Jean Pierre Müller dynamite la plastique

de Michelange Baudoux

Il suffira qu’on pénètre chez Zédès, galerie investie par l’artiste pour cette courte et sidérante exposition. Accueilli par un flot de lumière joyeuse, le visiteur, avant même de voir la première toile, se trouvera transporté par la généreuse inspiration de Müller, qui ouvre l’espace, l’anime et le démultiplie.


Le temps suspend son vol et nous ravit. Les couleurs sérielles, les clins d’oeil technophiles, les codes issus de la BD et des arts graphiques, ce vocabulaire plastique détonnant aurait pu déboucher sur une parodie impertinente de Roy Lichtenstein. On serait plutôt aux antipodes, du côté de Malevich, tant le lyrisme, l’équilibre et la beauté procèdent de la force.


Connaître un tant soit peu le peintre, qui exposait à Lasne en février, permet de mesurer le renouvellement majeur réalisé cette année. Renouvellement familial, d’abord, puisque Jean Pierre est le fils de Jacques Müller, qui partageait, à titre posthume, les cimaises Lasnoises. Le fils tient sans doute du père l’audace d’inventer, une originalité authentique, un goût inné pour le désordre et les teintes acides.


Mais c’est surtout son propre langage que renouvelle l’artiste, puisque cette exposition ne recèle que de tout récents travaux, qui synthétisent et transcendent à la fois son parcours antérieur. Si les codes et les moyens sont identiques, le propos est différent, déploie des élytres à la mesure des expérimentations précédentes, mais qu’on n’aurait pu soupçonner alors.


Tel Malevich inventant le suprématisme, Jean Pierre Müller réussit, au terme d’une quête personnelle qu’on devine audacieuse, longue et sincère, à consacrer à la transcendance les moyens que jusqu’ici il ne faisait qu’exploiter. Comme chez l’illustre russe, l’irruption de la lumière procède d’un décadrage : là où Malevich s’accorda un matin de 1914 une grande toile blanche pour faire danser ses besogneuses petites toiles noires d’auparavant, Müller procède à l’inverse, éclatant le bord de ses toiles surchargées pour y faire, enfin, pénétrer la lumière des murs.


Mais il ne s’agit point ici d’abstraction. Le mariage de la force et de l’humanité, de l’érotisme et de la douceur, voilà la célébration à laquelle nous convie l’artiste, qui allie une figuration candide et autobiographique, proche des naïfs, avec la violente liberté d’invention des abstraits lyriques et des néo plasticiens.


Renouvellement de la peinture elle-même ? En tout cas les contradictions intellectualistes qui ont ravagé la peinture ces

dernières décennies en prennent pour leur grade. « Beauty is our duty », titre et cadre d’une des compositions, serait-il le manifeste de l’artiste et du renouveau qu’il incarne? Mission bien accomplie, alors !